Compte-rendu par Liliane A-M
Avertissement : cet aperçu du 7ème colloque international de bioéthique qui s’est tenu à Paray-le-Monial du 8 au 11 novembre 2008 sur le thème : Maîtriser la vie ou servir
l’homme ? ne rend pas compte des six conférences et des neuf ateliers sur dix (celui consacré aux actualités en bioéthique étant superflu pour nous) auquel notre petit groupe (Don
Didier-Marie, Diane L., Sylvie H., Elisabeth D., Liliane A M) a assisté. Les actes de ces travaux seront disponibles dans cinq mois environ sur les sites www.amouretverite.org et
www.bioethique.net : nous vous invitons à vous y reporter régulièrement ainsi qu’à nous rejoindre nombreux vendredi 5 décembre à 20 h. 30’ au presbytère pour les résumés de toutes ces
interventions.
Samedi 8 novembre, dans la voiture, les langues vont bon train presque tout au long de ce parcours–aller. Les âmes ne sont manifestement pas redescendues du temps fort de la Toussaint et les
interrogations autour de la mort, du deuil, du salut, du péché, des indulgences … fusent. Don Didier supporte avec une patience d’ange les trois pipelettes à l’arrière qui n’interrompront leurs
échanges que pour le chapelet égrené sous la voûte céleste qu’elles contemplent à travers le toit panoramique de la belle voiture de don Camille. Le prêtre place la méditation des mystères joyeux
dans la perspective du colloque : nous demandons au Seigneur l’humilité et l’esprit de pauvreté tandis que nous recevrons les enseignements comme un don à transmettre, avec délicatesse et
respect, à nos frères et soeurs, la recherche de Jésus–Vérité en toute chose, l’obéissance à l’Église, même quand certains propos nous paraîtront rudes ou déroutants ...
Après l’accueil bienveillant de la supérieure du prieuré des dominicaines où nous allons passer nos nuits, suivi d’une visite à la basilique puis à la chapelle des Apparitions, nous allons faire
enregistrer nos inscriptions et retirer le programme des trois jours de grâce qui nous attendent. Notre petit groupe bien rodé arrête aussitôt son plan de bataille : nous décidons de nous
répartir dans les ateliers :
Atelier 1 : NaPro Technologie (procréation naturelle médicalement assistée) : Élizabeth,
Atelier 2 : Actualités en bioéthique : personne, vu la qualité de nos propres informations,
Atelier 3 : Le laisser mourir ? Décryptage de la loi Léonetti : Liliane,
Atelier 4 : Les méthodes d’auto–observation : questions qui fâchent – pourquoi un tel choix ? don D-M
Atelier 5 : Diagnostic anténatal, diagnostic pré–implantatoire : Diane et Sylvie,
Atelier 6 : La théorie du gender : Sylvie,
Atelier 7 : Comment guérir des blessures de l’avortement ? Diane,
Atelier 8 : Enjeux sociétaux : économie de la santé et respect de l’homme sont-ils conciliables ? Liliane analyse passionnante d’Élizabeth Montfort, ex–députée européenne bien
connue de notre petit groupe, Atelier 9 : De quel droit l’Église peut-elle parler de bioéthique ? Diane, Élisabeth et Sylvie,
Atelier 10 : Les courants éthiques actuels : grille de lecture : don Didier–Marie, Élizabeth et Liliane.
On découvre également le programme des conférences dont on se répartir, les tâches comptes-rendus :
D. Folscheid (philosophe) : De nouveaux défis à relever. Ou le grand retour de Prométhée. C.-R. par Liliane.
Nico Forraz (médecin chercheur, Consortium International Novus Sanguis) : Bilans et perspectives de la recherche sur les cellules–souches. C.-R. par Diane.
Catherine Labrusse–Riou (juriste) : De quelques faces méconnues du droit de la bioéthique : les procès et décisions de justice. C.-R. par Élisabeth.
Paula La Marne (philosophe, chercheuse en éthique médicale) : L’épineuse question de la frontière entre sens et non-sens dans la pratique médicale. C.-R. par Sylvie.
Monique Lecoufle (infirmière, experte visiteur de la Haute Autorité de Santé) : Soigner au quotidien : comment se mettre au service de l’homme ? C.-R. par don Didier-Marie.
Mgr Michel Aupetit (Vicaire général chargé de la cellule bioéthique du diocèse de Paris, gynécologue-obstétricien) : Maîtriser ET servir la vie. C.-R. par don Didier-Marie.
Au dîner, c’est un ressortissant de Bruxelles–une–fois qui est assis à côté de don Didier–Marie ! Quand un belge rencontre un autre belge … On parle donc de l’Église de Belgique, puis de
celle de France, puis de celle du Vietnam … Le temps s’écoule dans la bonne humeur. Le repas est copieux, le vin rouge, et les cœurs à l’unisson. Les choses sérieuses peuvent commencer.
C’est chose faite dès la conférence introductive de Dominique Folscheid. L’orateur débusque d’emblée la crise d’adolescence que traversent nos sociétés : le soi-disant « droit de
mourir » entend s’imposer comme une revanche au « je ne voulais pas / je n’ai pas demandé à naître » donc j’avais le « droit » d’être avorté. Le « droit à
l’avortement » est ainsi passé de la mère à l’enfant. En quelques décennies, l’injonction de l’enfant désiré (au lieu de l’enfant « uniquement » accepté) a fait le lit de l’enfant
… indésirable ! Il y a désormais de mauvaises naissances, des naissances préjudicielles d’où dérive un « droit de retrait » que les autres peuvent exercer à ma place si je ne peux
plus ou pas encore l’exercer moi-même. Mais que faire alors de la culpabilité liée à tous ces meurtres en puissance ou déjà assumés qui ne disent pas leurs noms ? En exiger la légalisation.
C’est ainsi que technicine et moraline accablent désormais la France. « Technicine » : manipuler des termes techniques afin de s’en servir comme « poudre aux
yeux » ; « moraline » : se payer de valeurs morales telles la générosité ou l’acte inspiré par « l’amour » …
D’autres orateurs reprendront ces thèmes ainsi que les défis que nous aurons à relever de toute urgence puisque vont s’ouvrir, début 2009, les Etats–généraux de bioéthique qui aboutiront à la loi
révisée de bioéthique en 2010. (La loi de bioéthique de 1994 avait, en effet, admis le « principe » juridiquement aberrant de révision de la loi afin de l’adapter au contexte
scientifique). La lettre au Conseil d’État de François Fillon expose en cinq points le contenu des lois de bioéthique concernées par ce grand « débat citoyen » : le diagnostic
pré–implantatoire, la « gestation–pour–autrui », l’indemnisation des contraintes liées aux dons d’organes, l’anonymat du don et le régime encadrant l’utilisation des embryons
surnuméraires et des cellules–souches embryonnaires. Or, ces lois de circonstances sont submergées par l’affectivité. Il est difficile d’élever le débat et de rappeler les principes fondateurs de
notre civilisation. Les intervenants insisteront, par conséquent sur la nécessité de nous tenir informés des progrès scientifiques et, paradoxalement, sur celle d’éviter d’aborder la question de
l’avortement afin de ne pas être exclus d’emblée du débat au programme duquel ce sujet n’est pas inscrit. D’autant que, depuis la loi Guigou qui a remplacé la loi Weil en 2000, le problème de
l’avortement est directement lié aux affaires de PMA (procréation médicalement assistée) et la question devient : qui a accès à cette PMA ? Pourquoi ? Et à qui profite le
crime ?
Certains parmi nous ont l’impression d’assister à une réunion de crise, à un Q.G. de bataille rangée. Une question traversera, par exemple, le colloque : comment faire entendre nos
arguments ? Comment être efficaces ? Plusieurs médecins engageront les auditeurs à se constituer en associations d’usagers du système de santé, ainsi que sait le faire l’ADMD, afin de
faire entendre l’autre son de cloche que celui véhiculé par les médias. Ils rappelleront à plusieurs reprises que « La bioéthique n’est pas une affaire de spécialistes mais de
société », selon le mot de Mgr Pierre d’Ornellas, président de la commission épiscopale de la santé. Parmi des médecins, le docteur Nico Forraz qui expose avec brio la méthode de
prélèvements de cellules–souches dans le sang du cordon ombilical qui permettrait actuellement le traitement de 85 maladies !
Les juristes se sentent sur la touche. Catherine Labrusse-Riou nous présente les impasses dans lesquelles ils se trouvent, tant au niveau de l’élaboration des lois que de leurs applications. Dans
le cadre de ces dernières, elle pointera de véritables « fictions », dont elle donnera quelques exemples fameux, auxquelles les magistrats sont contraints de recourir afin de faire
valoir leurs arguments de droit (et non pas leurs opinions, ce qui est du domaine du politique). Or ce droit, désormais aux prises avec des problèmes de représentations et de dénominations
d’objets entièrement nouveaux voire fictifs (ex : le clonage), confine par moment à ce qu’une oratrice stigmatisera comme une véritable folie. Que faire, dans ces conditions ?
« Rex judicata pro veritate abitur » : on fait comme si c’était la vérité ! Elizabeth Montfort, quant à elle, observe que « les hommes ont besoin de lois quand ils n’ont
plus de mœurs ». On tue les principes par les dérogations qu’on apporte à chacune de nos lois. Depuis l’élection de 2007, dit-elle, la culture de débat participatif qui donne lieu à un
consensus dans les organismes supra–nationaux a contaminé la France. Ce consensus n’a malheureusement rien à voir avec celui, moral, éthique, de Benoît XVI, fondé sur les droits fondamentaux qui
ne sont autres que ceux énoncés dans le Décalogue et rappelés dans la Déclaration des Droits de l’Homme de 1948. La loi doit rester universelle, garantir le bien commun et celui des personnes et
respecter les traités qu’elle a signée – tel celui d’Ovieto, signé dans le cadre du Conseil de l’Europe, qui consacre l’intégralité, l’identité et la non–patrimonialité comme constituants de la
dignité humaine.
Parmi les armes de l’adversaire, figurent en bonne place les fameux pièges du langage dénoncés par plusieurs intervenants. On nous en donne quelques exemples croustillants : « transfert
nucléaire » au lieu de clonage, « gestatrice pour autrui » au lieu de mère porteuse, « déplacement international » plutôt qu’exportation d’embryons, « corps par
destination » pour une prothèse dentaire jugée indispensable à la vie d’un justiciable !… On parlera également de « donneur à cœur arrêté » pour essayer de contrer l’idée,
déjà inscrite en droit européen, de « mort potentielle » … Sans oublier le fameux « droit à l’enfant » et, pourquoi pas, à l’enfant–objet (« bébé–médicament » )
Les philosophes confirment la contamination de nos sociétés encore empreintes d’un reliquat de droit naturel hérité d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin, par le droit positif anglo-saxon qui met
la société sous le coup d’un « droit de créance » obligeant des créanciers et des débiteurs particuliers en lieu et place du droit naturel de liberté qui ne tolère pas d’exception.
Paula La Marne rappelle que la vie est plus que le vivant. Le terme « dignitas » exprime l’idée d’éminence. « L’humanité est dignité » dit Kant pour qui il est impossible de
déchoir une personne humaine « sans porter en quelque sorte atteinte à sa sainteté » C’est une valeur intrinsèque (et non pas relative). Elle est profondément ancrée dans la confiance
implicite dans la nature humaine. Dès lors, le seul problème dans toute action humaine (de soins, d’éducation, politique), c’est de trouver les moyens adaptés à l’évidente finalité. Pour faire
valoir la dignité, il faut donc partir du désir humain de respect. Dans tout homme, subsiste la confiance qu’on se respectera les uns les autres : « affectio societatis » en
droit (on compte sur l’honnêteté des associés). La dignité, c’est le respect de l’être-là.
Le versant pratique du débat est brillamment incarné par Monique Lecoufle. L’infirmière rappelle que les professionnels de santé doivent soigner, prendre soin, et pas seulement traiter. Elle
rappelle ce qui appartient au « rôle propre » des infirmières, c’est-à-dire les « soins de base » (Benoît Pain rappellera, par exemple, que la loi Léonetti autorise la
proportionnalité de la nutrition et de l’hydratation : ils ne constituent des « soins de base » que s’ils sont donnés par voies naturelles) + la « prévention des
risques ». Elle résume la démarche d’ « humanitude » envers les patients, faite d’un délicat équilibre entre pouvoir et peurs, de l’art de s’aguerrir sans s’endurcir, de la
manière d’accueillir notre vulnérabilité tout en demeurant ferme sur nos valeurs. La question cruciale pour le soignant est : accepte-t-on d’être serviteur ? Autrement dit :
« Qui est mon maître ? » Pour l’intervenante, la bonne réponse est celle de saint Camille qui voyait dans toute personne soignée Jésus lui-même.
La dernière conférence sera le fait de Mgr Michel Aupetit, vicaire épiscopal chargé de la cellule bioéthique du diocèse de Paris et gynécologue–obstétricien dans une vie antérieure. Il entend
répondre à la question qui a traversée tout le colloque : « Comment avoir un argumentaire qui marche ? » et oppose, pour se faire, le mythe de la Genèse à celui de Prométhée
qui avait ouvert la session. De par sa raison, dit-il, l’homme a toujours voulu penser le Bien. Or, la mondialisation entraîne une « éthique » procédurale parce que, d’une part, la
mondialisation n’a pas, empêche ou compromet le temps de trouver la vérité et, d’autre part, entraîne dans son sillon le relativisme consécutif au pluralisme des cultures. On a donc affaire à une
société de contrôle avec la fonction nouvelle de l’expert qui connaît et vérifie les normes. On peut donc inventer le « projet parental » (ce bébé fait pour le plaisir de maman et
l’ambition de papa, non fondé sur l’amour mais sur les conditions factuelles du bonheur) dont nous protège, heureusement, le projet divin, lequel n’oblige pas mais accomplit quelque chose qui
nous rend heureux. En conclusion, Mgr Aupetit rappelle le commandement d’Exode 23, 2 : « Tu ne suivras pas une majorité qui veut le mal ». Dans le mythe de la Genèse comme dans
celui de Prométhée, l’homme veut se faire comme Dieu en mettant la main sur la vie, ce qui est toujours mortifère. Or, il s’agit de « choisir la vie » (DT 15) A cela s’ajoute le
commandement spécifiquement chrétien : « Aimez-vous les uns les autres comme JE vous ai aimés » c’est-à-dire : plus fort que « comme toi-même » ! Prêcher par
l’exemple est plus important que l’argumentation. La beauté, c’est quelqu’un qui vous regarde avec amour. Une auditrice commentera : « Ne parle pas de Dieu si on ne t’interroge pas mais
vis de façon à ce qu’on t’interroge ».
« En marge de la manifestation », comme on dit, des contacts se prennent, des informations s’échangent. Notre petit groupe montoirien, déjà bien rodé, ne se rassemble plus que quelques
instants par jour afin de rencontrer, le reste du temps, ces inconnus, médecins, étudiants en médecine, infirmières, chercheurs, mères de famille, souffrants en tous genres, membres
d’associations, correspondants de presse, enseignants, prêtres … qui nous frôlent et qui ont tant à nous apprendre. La quantité et la qualité du public jeune sont particulièrement
impressionnantes ainsi que leurs prestations musicales soignées au sein d’une liturgie particulièrement recueillie.
Comment ne pas évoquer, à ce propos, la « soirée miséricorde » qui constitue, chaque année, le point d’orgue personnel de tout participant au colloque de bioéthique de
Paray–le–Monial ! Pour don Didier–Marie, confessions jusqu’à minuit et demi, ce lundi soir … Pour d’autres, longues prières et chants méditatifs, confession et/ou échange avec un
« groupe de miséricorde ». Pour tous, un témoignage passionnant d’un responsable de l’Arche de Jean Vanier sur le handicap. L’orateur nous invite à contrer absolument l’injonction du
« zéro défaut » tous azimuts (dans le monde du travail, dans le domaine de la procréation …) : il nous faut « passer d’une logique de compétition, qui nous épuise, à une
logique de communion ; d’une logique d’efficacité à une logique de fécondité ; d’une logique d’individualisme à une logique de communauté. La finalité ne doit pas être l’autonomie mais
la communion ». Et de citer le Cardinal Wychinsky : « Les pauvres sont l’Église » et saint François de Sales : « Pousse là où Dieu t’a planté ». Mais le mot de
la fin appartiendra aux handicapés eux-mêmes : « Toi et moi, on est pareil : on a les mêmes différences … » ou : « Dans ma communauté, il y a des gens qui sont handicapé
mental et il y a des gens qui son handicapé normal !»
A quelques heures du départ, ultime visite à la chapelle saint Claude la Colombière, à deux pas de celle des Apparitions. A 35 ans, saint Claude La Colombière avait, selon sainte
Marguerite-Marie, « d’un cœur tendre, le don d’attirer les âmes ». Tandis qu’il entre en agonie, elle lui fait parvenir un billet : « Notre Seigneur m’a dit qu’il voulait le
sacrifice de votre vie à Paray-le-Monial ». Son transfert à Vienne pour soins nouveaux est donc annulé et le saint prêtre meurt le 15 février 1682, sans acharnement thérapeutique ...
Pendant le trajet du retour, don Didier–Marie nous invite, dans la méditation des mystères du rosaire, à rendre grâces pour tout ce que nous avons reçu dans ce colloque et qu’il s’agit de ne pas
retenir en nous ; nous demandons à Dieu de savoir trouver la parole juste, qui sache encourager et réconforter nos frères et sœurs en détresse qui nous ont si fortement interpellés. Puis
chacun se prépare à retrouver son quotidien. A notre arrivée à Montoire, dans le presbytère désert pour cause de Saint-Martin, le temps reste suspendu entre la contemplation dont nous sortons et
l’action qui déjà nous presse.
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